« Toutes les agences sanitaires indiquent que le glyphosate ne présente pas de risque »

ENTRETIEN. Rédacteur en chef de « Science & pseudo-sciences », Jean-Paul Krivine déplore que l’expertise scientifique soit aujourd’hui dévaluée par l’émotion.

Propos recueillis par Thomas MahlerPublié le 07/04/2019 à 12:32 | Le Point.fr


Promouvoir la science et la rationalité contre les charlatans. Telle est la mission que s’est donnée l’Association française pour l’information scientifique (Afis), créée en 1968 par Michel Rouzé. Entre le mouvement anti-vaccins ou les médecines parallèles, les bénévoles de l’Afis ne manquent aujourd’hui pas de sujets. Mais l’association s’aventure aussi sur des thèmes plus complexes et polémiques, comme les OGM et le glyphosate, quitte à se faire critiquer pour des prises de position, sous le couvert de rationalisme, jugées anti-écologistes. Jean-Paul Krivine est rédacteur en chef de Science & pseudo-sciences, la revue de l’Association française pour l’information scientifique. Il déplore que l’expertise scientifique soit aujourd’hui disqualifiée par l’émotion, les annonces anxiogènes et le « journalisme d’insinuation », à l’image, selon lui, du numéro d’Envoyé spécial du 17 janvier consacré au glyphosate. Entretien.


Le Point : L’Association française pour l’information scientifique (Afis) vient de fêter son cinquantenaire. Quelle est sa mission ?

Jean-Paul Krivine : L’Afis a été fondée en 1968 à une époque de regain du new age et des pseudo-sciences. C’était en même temps une période marquante avec les premiers pas de l’homme sur la Lune, les premières transplantations cardiaques… L’Afis a ainsi été créée pour apporter un éclairage rationaliste autour de questions scientifiques tendant à occuper une place de plus en plus importante dans la société. Nous sommes une association loi 1901 avec 1 300 adhérents venant de tous les horizons : des scientifiques et des non-scientifiques, membres d’institution, salariés d’entreprise, étudiants, retraités… Elle a un comité de parrainage prestigieux, avec plusieurs académiciens et deux Prix Nobel. L’Afis publie la revue Science & pseudo-sciences, vendue à près de 10 000 exemplaires. Elle est entièrement réalisée par des bénévoles de l’association. L’Afis, c’est aussi, depuis quelques mois, Book-e-book, l’éditeur de la zététique, une maison d’édition fondée il y a une quinzaine d’années par Henri Broch, professeur émérite de physique à l’université de Nice.

Quelles sont aujourd’hui les plus grandes menaces contre la science et la pensée rationnelle ?

Nous sommes dans une société qui doit prendre de plus en plus de décisions impliquant la science et les technologies, que ce soit sur le climat, la santé publique, l’agriculture… Mais, en même temps, on vit dans une époque où l’on disqualifie de plus en plus l’expertise scientifique, alors que celle-ci devrait, au contraire, être plus présente, non pas pour dicter ce qui doit être (la décision relève de nombreux autres facteurs, économiques, politiques, sociétaux), mais pour éclairer les choix possibles. À un moment donné, il faut bien prendre en compte la réalité. Or, que ce soit sur l’alimentation, l’agriculture ou la santé, on est davantage sur le terrain de l’émotion ou de l’indignation que sur celui de l’expertise. C’est très inquiétant. La vaccination en est un bon exemple : la France, pays de Pasteur, a le triste privilège d’être l’une des nations les plus sceptiques sur le sujet. Sur l’agriculture – et il faudra nourrir de plus en plus d’êtres humains dans les meilleures conditions environnementales et sanitaires –, on se prive des avancées scientifiques que représentent les biotechnologies. On a tendance à être nostalgique d’un passé idéalisé sans avoir en tête ce qu’il était vraiment. Pour le climat, il faut également s’appuyer sur la science pour comprendre et agir au mieux contre le changement climatique et ses conséquences. Et là non plus, il ne faut pas faire porter aux sciences du climat des messages politiques qui ne sont pas les leurs (croissance ou décroissance, nucléaire ou pas nucléaire, etc.).

Prenons le cas du glyphosate, sujet hautement polémique. Faut-il l’interdire ?

L’Afis s’est beaucoup intéressée au glyphosate, car il est emblématique des nombreuses controverses actuelles. Je précise que, sur le fond, nous ne sommes ni pro ni anti-glyphosate : la décision de l’interdire ou non relève d’un choix politique. Aujourd’hui, toutes les agences sanitaires indiquent que le glyphosate, dans les conditions normales d’utilisation, ne présente pas de risque pour les agriculteurs. La population générale est évidemment bien moins exposée que les professionnels. C’est l’avis unanime des agences qui l’ont évalué. Dire cela suscite parfois l’incrédulité. Mais l’état des connaissances scientifiques, ce ne sont pas des témoignages émotionnels ou un reportage d’Envoyé spécial.

Pour comprendre cette controverse, il faut expliquer la différence entre danger et risque. Un lion, c’est dangereux, mais on ne court aucun risque à aller en voir un au zoo, sauf si on entre dans sa cage. Le liquide vaisselle ou le savon sont dangereux, mais ne sont pas risqués en utilisation normale, car vous n’allez bien sûr pas les ingérer. Le risque, c’est l’expression d’un danger selon l’exposition et en fonction de la dose. La viande rouge, le glyphosate et l’eau chaude à plus de 65 °C sont, selon le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS, des cancérigènes probables et la viande transformée, le tabagisme ou l’alcool, des cancérigènes certains. Cependant, ce qu’on oublie trop souvent, c’est que cette agence évalue un danger. Or, la réglementation d’un produit s’appuie sur son risque concret dans les conditions habituelles d’exposition, non sur son danger théorique. Et on ne voit pas comment il pourrait en être autrement : une réglementation fondée sur le seul danger interdirait quasiment tous les produits existants, y compris ceux présentés comme « naturels ».

Certains préfèrent choisir à la carte les consensus qui leur conviennent : celui sur le climat, mais pas celui sur les OGM.

Mais les études sur le glyphosate semblent se contredire les unes les autres…

Nous assistons régulièrement à la médiatisation d’une « nouvelle étude » supposée tout remettre en cause. Mais une connaissance commence à devenir fiable quand elle est confirmée, quand l’étude est reproduite à plus grande échelle, si ses résultats sont interprétés en considérant toutes les autres études déjà réalisées (et sur le glyphosate, il y en a eu des centaines). Pour juger de l’état de la connaissance sur un sujet donné en vue d’une prise de décision, une pyramide des niveaux de preuve s’est ainsi imposée. Le niveau le plus élevé, même s’il n’est pas infaillible, est l’analyse collective de la littérature scientifique. C’est à ce travail que se consacrent les agences scientifiques et sanitaires. Et quand ces agences disent à peu près toutes la même chose, c’est l’indice d’un fort consensus. C’est vrai pour tous les sujets, pour le glyphosate comme pour les OGM, la vaccination ou le climat. Mais certains préfèrent choisir à la carte les consensus qui leur conviennent et ceux qu’il faudrait rejeter : celui sur le climat, mais pas celui sur les OGM, celui sur les vaccins, mais pas celui sur le glyphosate…

Ces agences ne sont-elles pas influencées par le lobbying de Monsanto ?

Ce qui est indéniablement condamnable, c’est un lobbying qui utilise des méthodes frauduleuses. Monsanto a clairement essayé de le faire. Est-ce que cela a perverti toutes les agences sanitaires de la planète ? Cela semble difficile à croire et ne correspond pas aux faits, à moins d’avoir une vision complotiste du monde. Aujourd’hui, instiller le doute passe très bien, car les gens ont peu de sympathie pour Monsanto.

Lire aussi Glyphosate : dans la peau d’un lobbyiste de Monsanto

La justice américaine a condamné Bayer-Monsanto à verser 72 millions d’euros à un particulier californien, après une condamnation en appel de 78 millions d’euros pour un autre particulier…

Les tribunaux ne sont évidemment pas directement saisis pour trancher une controverse scientifique, mais ils sont bien obligés de s’interroger sur le contexte qui entoure l’affaire qu’ils examinent. Et il leur arrive de faire référence dans leurs décisions à des affirmations en contradiction avec le consensus scientifique (par exemple, en affirmant un lien entre vaccination et sclérose en plaques ou autisme, ou en reconnaissant une pathologie liée à une exposition aux ondes électromagnétiques). La décision n’est pas forcément invalide sur le plan du droit, mais elle n’a aucune portée sur celui de la réalité scientifique. Un jury populaire, ou même un professionnel du droit, peut-il vraiment trancher un sujet scientifique en écoutant les experts mandatés par les parties opposées ? Ajoutons que, en France, le statut actuel de l’expertise judiciaire, sans validation ni évaluation, est loin de donner un cadre satisfaisant.

Pourquoi avoir consacré un article très critique à l’émission Envoyé spécial du 17 janvier sur le glyphosate ?

Ce reportage s’avérait unilatéral et à charge. Bien entendu, c’est la liberté des journalistes de décider de leur angle d’analyse, mais il s’agit quand même de la télévision publique, et on peut estimer que, sur certains sujets, elle se doit de donner un éclairage objectif et scientifiquement conforme aux faits. Envoyé spécial a notamment présenté des travaux sur le glyphosate menés par le chercheur Gilles-Éric Séralini en les présentant comme une des enquêtes les plus dérangeantes publiées sur le sujet, alors qu’ils ont fait l’objet d’une critique quasi unanime de la communauté scientifique, que l’étude qui les exposait a été retirée de la revue qui l’avait initialement publiée et que les conclusions alléguées ont été totalement invalidées par trois études européennes de grande ampleur. Aucun des journalistes n’a corrigé Séralini lorsqu’il a affirmé, dans le reportage, que l’eau du robinet, avec une dose de glyphosate de 0,1 microgramme par litre – autorisée par la réglementation – est de manière chronique un produit mortel. Répandre ce genre de fausses informations, ce n’est pas anodin. L’eau du robinet est tout à fait saine et on peut bien sûr la boire.

Vous avez aussi fustigé le « journalisme d’insinuation »…

Le « journalisme d’insinuation », c’est une attitude qui consiste à laisser entendre des choses en utilisant abondamment le conditionnel, en citant un certain nombre d’études savamment sélectionnées, en occultant l’ensemble des avis qui ne vont pas dans le sens souhaité et en laissant entendre que ceux qui ne partagent pas la conclusion affirmée seraient en fait animés par des intérêts cachés. Ainsi, pour reprendre l’exemple du reportage d’Envoyé spécial, on a insinué que tous ceux, journalistes, vidéastes, blogueurs ou scientifiques, qui ont pointé des erreurs ou des faits manifestes de désinformation faisaient tous partie d’un plan de communication mis en place par Monsanto. En réalité, la plupart de ces personnes voulaient juste signaler des erreurs grossières et un reportage faisant fi de l’état des connaissances scientifiques.

Il faut rappeler ce que disent les études sur l’homéopathie : elle n’a jamais prouvé plus d’efficacité qu’un placebo.

Êtes-vous financés par l’industrie ?

Nos financements sont transparents et consultables. Ils proviennent d’abord des cotisations des adhérents, des abonnements et des ventes de la revue. Nous avons aussi reçu deux subventions de fondations pour le développement de l’information scientifique qui représentent moins de 20 % de l’ensemble de nos revenus. Nous ne recevons rien de Monsanto ni d’aucune autre entreprise, et donc rien non plus de l’industrie du bio ou de celle de l’homéopathie (sourire).

Que préconisez-vous d’ailleurs pour l’homéopathie ?

Chacun est libre de croire à l’efficacité de l’homéopathie, d’aller consulter un voyant ou de se rendre dans une église. Mais il faut rappeler ce que disent les études sur l’homéopathie : elle n’a jamais prouvé plus d’efficacité qu’un placebo. À partir du moment où l’homéopathie revendique le statut de médicament, il semble logique qu’elle se soumette au « droit commun » des médicaments, à savoir son évaluation thérapeutique. Or, aujourd’hui, elle bénéficie d’un statut dérogatoire qui la dispense de ces évaluations.

L’espérance de vie, qui a connu des progrès spectaculaires, semble stagner. Faut-il s’en inquiéter, comme l’ont fait certains journaux ?

L’espérance de vie est un indicateur qui pose problème à ceux qui nous expliquent que des tas de produits nous empoisonnent depuis longtemps et nous conduisent vers une catastrophe sanitaire. Si on regarde les cinquante dernières années, l’espérance de vie n’a pas cessé d’augmenter de manière extraordinaire, y compris dans les pays africains. Cet indicateur est dérangeant pour ceux qui affirment que « c’était mieux avant ». Bien entendu, l’espérance de vie ne dit rien du futur. Elle reflète juste la situation présente, et son évolution permet seulement d’analyser le passé. Mais certains commentateurs ont voulu voir dans la quasi-stagnation de l’indicateur en France la preuve de leurs affirmations sur les « épidémies de cancers » provoqués par les pesticides. Oui, l’espérance de vie stagne effectivement depuis trois ans. Mais les causes ne sont pas bien identifiées. Approche-t-on d’un « mur biologique » que l’on ne pourra franchir que grâce à des découvertes scientifiques majeures ? Est-ce l’expression d’un profond phénomène que nous n’avons pas encore identifié ? Nombreux sont ceux qui viennent s’engouffrer dans cette hypothèse en y insérant l’explication qui les satisfait. Les démographes fournissent pourtant un certain nombre d’explications. La grippe et la canicule ont joué pour l’année 2015. Aux États-Unis, l’espérance de vie a diminué, mais on a identifié le rôle joué par la surconsommation d’opiacés. Aujourd’hui, c’est donc de la pure spéculation d’attribuer cette stagnation de l’espérance de vie à des produits cancérigènes cachés dans l’environnement.

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À force de se vouloir rationaliste, ne fait-on pas trop confiance au progrès et ne passe-t-on pas à côté de scandales sanitaires ?

Dans la revue Science & pseudo-sciences, nous avons publié des dossiers sur l’industrie du tabac qui a manipulé la science pour ses intérêts. On l’a aussi fait sur les cabines de bronzage ou l’industrie de l’alcool. Nous avons produit des articles sur le Mediator ou sur la Dépakine. Mais, actuellement, le débat est polarisé par des gens qui disent à propos de tout qu’« il y a un nouveau scandale sanitaire ». On perd toute nuance. En criant au loup sur tous les sujets, il se peut que l’un d’entre eux se révèle effectivement problématique dans le futur (cependant, vraisemblablement pas pour les causes qui auront été indiquées à l’époque). Par contre, en plus d’un climat anxiogène, on crée une situation où il devient impossible d’avoir une analyse posée, raisonnable et, plus grave, on en arrive à détourner l’action publique des enjeux réels en matière de santé publique ou d’environnement.

Vous déplorez aussi un biais cognitif : ce qui est naturel nous semble bon…

Il y a cette dichotomie entre naturel et artificiel qui fait dire que le naturel, c’est bien, car ça vient de la Terre, c’est rassurant, alors que la chimie, qui serait produite par l’homme, c’est mal. C’est un raisonnement erroné. Ce n’est pas parce que c’est naturel que c’est sans danger. La nature, c’est aussi le VIH, les tsunamis, les épidémies, alors que l’artificiel et le synthétique, cela peut être les antibiotiques ou les vaccins. La nature n’est pas fondamentalement bonne ou mauvaise, elle se contente d’être là, et tout jugement de valeur porté sur elle n’a aucun sens.

Pour conclure, êtes-vous optimiste pour la raison et la science ?

Je suis toujours d’un naturel optimiste. Mais la situation actuelle est difficile parce que c’est la mode de surfer sur l’émotion au détriment de l’information, même dans certains grands médias. L’expertise scientifique devient une cible. Tout devient binaire : soit on est du côté des « bons », qui ont raison sur tout et sauraient dénoncer à coup sûr les « vrais » risques, soit on est de l’« autre côté », accusé de collusion avec les « mauvais » dans la défense de leurs intérêts cachés. Il est difficile aujourd’hui d’exprimer une position nuancée et argumentée.


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